Du paysagisme sensible
pour une esthétique de la présence
Une démarche artistique et sociologique autour du territoire, de la mémoire et de la perception des lieux
apprendre à habiter ce que nous transformons
Une démarche artistique et sociologique autour du territoire, de la mémoire et de la perception des lieux
Nous construisons, nous aménageons, nous restaurons, nous transformons.
Mais avant de transformer un territoire, savons-nous encore le regarder ?
C’est à partir de cette question que naît ma démarche autour du Paysagisme sensible.
Elle est née de mon parcours d’artiste plasticien et d’auteur, de mon rapport au paysage, à l’architecture, au patrimoine, à la littérature et aux lieux que nous traversons quotidiennement.
Je ne considère jamais un territoire comme une page blanche.
Même un terrain apparemment vide possède une histoire.
Une friche a une mémoire.
Une place possède des usages.
Un bâtiment porte les traces de ceux qui l’ont fréquenté.
Un paysage peut contenir plusieurs générations de souvenirs.
Et parfois, ce qui donne sa valeur à un lieu n’est précisément pas ce qui apparaît sur un plan.
La Paysance
J’ai choisi le mot Paysance pour désigner ce qui, dans un lieu, dépasse sa réalité physique.
C’est ce qu’un paysage dépose en nous.
Une lumière.
Une odeur.
Un son.
Une couleur.
Une sensation.
Une rencontre.
Une enfance.
Une absence.
Une mémoire.
Un attachement.
La Paysance n’est pas seulement dans le paysage.
Elle est dans la relation que nous entretenons avec lui.
Deux personnes peuvent regarder exactement le même endroit et ne pas voir le même paysage.
Parce qu’elles n’y apportent pas la même histoire.
C’est cette dimension invisible que je cherche à faire émerger.
Les Traversées sensibles
Pour comprendre un territoire, je ne veux pas seulement l’observer depuis un point fixe.
Je veux le traverser.
C’est le principe des Traversées sensibles.
Traverser un territoire, c’est prendre le temps de marcher, regarder, écouter, rencontrer, dessiner, photographier, écrire, recueillir des paroles et confronter les regards.
L’artiste n’est alors plus seulement celui qui représente un paysage.
Il devient celui qui révèle ce que nous ne regardions plus.
Une Traversée peut être physique.
Mais elle peut aussi être mentale, artistique, historique, sociale ou mémorielle.
Et elle peut être différente pour chaque personne.
Un enfant ne traverse pas une ville comme un architecte.
Un pompier ne la traverse pas comme un journaliste.
Un médecin ne la traverse pas comme un agriculteur.
Une personne détenue ne vit pas le territoire comme quelqu’un qui peut librement le parcourir.
Et pourtant, tous entretiennent une relation avec un même territoire.
Chaque métier possède son paysage.
Chaque habitant possède son paysage.
Chaque génération possède son paysage.
Du monument au milieu
Cette réflexion m’amène naturellement vers le patrimoine.
Je ne crois pas que le patrimoine puisse être réduit à des monuments isolés.
Un monument existe dans un environnement.
Il est entouré d’une ville, d’un paysage, de pratiques, de récits, de personnes.
Préserver un bâtiment sans comprendre ce qui l’entoure peut parfois revenir à préserver une forme tout en perdant une partie de son sens.
Le patrimoine est aussi une relation.
Une relation entre le passé et le présent.
Entre un lieu et ceux qui le fréquentent.
Entre ce qui est transmis et ce qui est encore vivant.
Le patrimoine n’est pas seulement ce que nous conservons. C’est aussi ce que nous décidons de transmettre.
L’art comme outil de connaissance
Je ne cherche pas à opposer l’art à l’architecture, à l’urbanisme, au paysage ou à l’aménagement.
Au contraire.
Je pense que l’art peut apporter une autre forme de connaissance.
Il peut révéler une mémoire.
Faire apparaître une présence.
Modifier notre perception d’un espace.
Créer une rencontre.
Poser une question que les outils traditionnels ne posent pas.
C’est ce qui m’intéresse dans le travail d’artistes qui ont nourri mon regard.
Je suis notamment le travail d’Ernest Pignon-Ernest depuis plus de trente ans.
Son œuvre m’a profondément marqué par cette capacité à faire apparaître la mémoire d’un lieu et à créer un dialogue entre l’œuvre et l’espace qui l’accueille.
Le travail de Christophe Debusschere m’intéresse pour sa manière de faire du lieu, de la lumière et de l’architecture une véritable expérience picturale.
Et le travail de Claire Tabouret, notamment autour du vitrail, m’interroge sur cette capacité de l’œuvre à transformer un espace par la lumière et la perception.
Je ne cherche pas à reproduire leur travail.
Ils sont des passeurs.
Ils m’ont appris à regarder.
À partir de leurs regards, j’ai construit le mien.
Une démarche qui dépasse l’art
Le Paysagisme sensible ne s’adresse donc pas uniquement aux artistes.
Il concerne tous ceux qui participent à la vie d’un territoire.
Les écoles.
Les collèges.
Les lycées.
Les universités.
Les grandes écoles.
Les écoles d’art, d’architecture et de paysage.
Les journalistes.
Les professionnels de santé.
Les pompiers.
La sécurité civile.
Les forces de l’ordre.
Les agriculteurs.
Les entreprises.
Les associations.
Les institutions culturelles.
Les architectes.
Les paysagistes.
Les élus.
Les habitants.
Et même les établissements pénitentiaires.
Parce que la question fondamentale reste la même :
Que signifie habiter un lieu ?
Dans une prison, cette question devient particulièrement forte.
Lorsque le déplacement est contraint, le regard peut devenir une autre forme de traversée.
Là où le déplacement est empêché, le regard devient une traversée.
Avant de construire
Cette démarche peut également trouver sa place dans les territoires en transformation.
Je ne propose pas de ne plus construire.
Je propose de mieux regarder avant de construire.
Avant un projet immobilier.
Avant un nouvel équipement.
Avant une transformation urbaine.
Avant une restauration.
Pourquoi ne pas commencer par une Traversée ?
Écouter ceux qui vivent là.
Regarder ce qui existe.
Identifier les mémoires.
Comprendre les usages.
Faire émerger les perceptions.
Puis seulement imaginer ce que le lieu pourrait devenir.
Il ne s’agit plus simplement de demander :
« Que pouvons-nous construire ici ? »
Mais :
« Qu’est-ce que ce lieu nous demande de comprendre avant que nous le transformions ? »
Vers une nouvelle culture du territoire
J’imagine progressivement le Paysagisme sensible comme une démarche pouvant réunir artistes, habitants, institutions, écoles, chercheurs, architectes, paysagistes, entreprises et collectivités.
Des Traversées.
Des ateliers.
Des expositions.
Des rencontres.
Des conférences.
Des résidences artistiques.
Des recherches.
Des expériences territoriales.
Et peut-être demain une Biennale du Paysagisme sensible, consacrée non pas simplement au paysage, mais à la relation entre l’être humain et les lieux qu’il habite.
La Provence pourrait être l’un de ses premiers territoires d’expérimentation.
Parce qu’elle concentre une extraordinaire diversité de paysages, de patrimoines, de villes, de villages, de littoraux, de territoires agricoles et de territoires en mutation.
Mais le Paysagisme sensible n’appartient pas à un territoire.
Il peut commencer quelque part et traverser partout.
Une philosophie de l’habiter
Au fond, le Paysagisme sensible pose une question très simple :
comment habiter le monde que nous sommes en train de transformer ?
Nous savons construire.
Nous savons aménager.
Nous savons restaurer.
Nous savons protéger.
Mais peut-être devons-nous réapprendre à regarder.
Parce qu’un territoire n’est jamais seulement un espace.
C’est une mémoire en mouvement.
Et nous ne sommes jamais seulement ceux qui l’occupent.
Nous en sommes les passeurs.
Alors, avant de construire.
Avant de transformer.
Avant même de protéger.
Traverser.
Avant de construire, traversons.
Marc Dupuy
Artiste plasticien · Auteur
Paysagisme sensible

